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Thèse

Telechargement Représentations Verbales Multistables en Mémoire de Travail : Vers une Perception Active des Unités de Parole

M. SATO, Université Stendhal Grenoble, 2004
mardi 26 avril 2005.
 

Résumé :

Constitutives d’un nouveau chapitre de la cognition - la cognition motrice - les études des systèmes cérébraux et cognitifs spécialisés dans l’émergence et le traitement des représentations d’action, ont permis de montrer les liens étroits unissant l’observation, la représentation mentale d’une action, enfin, son exécution. Des premières données comportementales, soulignant le couplage fonctionnel entre production et représentation du mouvement, aux travaux récents de neurophysiologie et de neuroimagerie, le concept de représentation d’action s’est étendu au-delà de nos propres actions à celui de "représentations partagées" impliquées dans la communication et l’intersubjectivité. Face à cette extension du champ de l’action produite ou observable à l’activité de représentation, et dans le cadre des travaux visant à démontrer l’existence d’une instantiation physique et neurophysiologique, donc par la substance, des principes et paramètres de la phonologie, l’objectif premier des travaux réalisés dans le cadre de cette thèse était de montrer l’existence possible de contraintes purement motrices, liées à l’appareil périphérique articulatoire, dans l’analyse et la construction des représentations mentales phonologiques.

Dans ce but, nous avons testé la sensibilité de l’Effet de Transformation Verbale, un phénomène de perception multistable de la parole lié aux changements pouvant survenir lors de la répétition ou lors de la perception prolongée de séquences langagières à des contraintes de production de la parole. Plus spécifiquement, nous nous sommes intéressés aux variations de stabilité perceptive pouvant survenir lors de la répétition, ouverte ou interne, de séquences monosyllabiques et dépendantes de mécanismes dynamiques articulatoires. Les données expérimentales démontrent clairement l’existence d’un biais d’asymétrie des transformations observées, biais relevant de contraintes purement motrices, actionnelles, liées aux relations de phase, et donc à la cohérence, entre gestes articulatoires des séquences répétées. La conservation des patrons d’attractivité de ces séquences, d’une condition de répétition à voix haute vers une condition de répétition mentale, souligne la perméabilité des représentations mentales phonologiques à des contraintes purement motrices et atteste des liens unissant la représentation mentale d’une action et son exécution.

Dans le cadre des recherches portant sur l’examen des interactions possibles entre les grandes tendances des systèmes phonologiques des langues du monde et les contraintes de production et de perception de la parole, nous avons alors testé, lors de la perception prolongée de séquences réversibles dissyllabiques, l’impact perceptif d’une tendance organisationnelle spécifique du langage, l’effet "LC", indiquant une alternance consonantique préférentielle de type Labiale-(Voyelle)-Coronale plutôt que Coronale-(Voyelle)-Labiale dont les fondements seraient liés à des contraintes biomécaniques articulatoires. L’existence d’une asymétrie des transformations en faveur de la structure Labiale-Coronale atteste de la validité perceptive de l’effet LC durant une tâche de transformation verbale et souligne de fait une interaction entre systèmes de production et de perception de la parole lors de la construction et l’émergence des représentations phonologiques.

Lors de ces deux premières études, c’est ainsi le potentiel de mise en forme du langage par les mécanismes de perception et d’action que nous avons voulu interroger, en adoptant une position visant à étudier la perception, comme la production, des unités de parole sous l’angle des interactions sensorimotrices et de leur lien constant avec la phonologie, ce par le biais de leurs structurations réciproques, ou co-structurations, et non comme deux systèmes indépendants et séparément étudiables. Les résultats obtenus pourraient apporter de nouveaux arguments expérimentaux en faveur d’une "Théorie de la Perception pour le Contrôle de l’Action", développée par les chercheurs de l’Institut de la Communication Parlée, pour laquelle la perception des unités de parole consisterait en l’ensemble des processus perceptifs permettant au niveau segmental de récupérer et contraindre les cibles et phases des gestes vocaux, fournissant par là-même un ensemble de représentations utilisées pour le suivi et la compréhension des actions perçues et, en retour, pour le contrôle et la spécification de nos propres actions.

Dans le cadre de cette théorie, cette interaction locuteur-auditeur consisterait donc en l’élaboration progressive de représentations internes sensorimotrices, issues du traitement des entrées sensorielles auditives et contraintes par les propriétés du système articulatoire. De manière plus spécifique, l’estimation des caractéristiques spectrales et événements temporels contenus dans le signal acoustique permettrait une première définition des cibles et du timing des gestes articulatoires associés. Ces traitements auditifs ne permettant qu’une caractérisation partielle, des procédures de régularisation, ancrées dans les mécanismes de contrôle articulatoire, contribueraient alors à une mise en forme spécifiée, une structuration, des représentations construites. Enfin, cette récupération et mise en forme des gestes de parole s’appuierait sur la nature multimodale du système perceptif, la vision pouvant servir de relais à ces mécanismes perceptifs. Les représentations ainsi construites seraient donc intrinsèquement sensorimotrices, ni purs produits sensoriels, ni purs objets moteurs inférés, mais des percepts multimodaux régularisés par l’action.

Dès lors, une question importante est celle de l’identification et localisation des processus cognitifs et cérébraux mis en œuvre lors de l’intégration et du traitement de ces représentations sensorimotrices. Un candidat susceptible de fournir une architecture adaptée aussi bien au traitement phonologique en ligne qu’au suivi attentionnel en parole, est la Boucle Phonologique, la composante verbale du modèle de mémoire de travail de Baddeley et Hitch. Une étude d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle nous a permis de tester l’implication de ce système mnésique dans l’analyse, le contrôle et l’émergence de séquences articulatoires, lors de la recherche active de transformations verbales. L’observation d’un réseau neural activé similaire à celui observé dans des tâches de mémoire de travail, démontre l’engagement de la Boucle Phonologique lors des processus de parsing syllabique, de maintenance attentionnelle de l’information et de prise de décision nécessaires à l’émergence des transformations verbales, et suggèrent sa possible sensibilité et dépendance non seulement à des principes d’organisation phonologique mais aussi à des contraintes spécifiques purement motrices.

Mis en relation, ces travaux s’inscrivent dès lors dans une problématique plus large, celle du rôle possible de la mémoire de travail verbale dans l’acquisition du langage, au travers des relations entre capacités perceptives et motrices. Des recherches récentes ont en effet permis de déterminer l’implication de la Boucle Phonologique dans l’acquisition et le développement du langage. Ces études suggèrent que la contribution de ce système dans la rétention de matériel verbal familier ne serait qu’un produit accidentel de sa fonction première, son véritable rôle étant de servir le langage au travers de l’apprentissage de formes phonologiques nouvelles et de permettre, sinon la création, du moins le renforcement des structures phonologiques sous-jacentes. Dans le cadre des théories soulignant l’importance de l’apprentissage de coordinations orofaciales et orolaryngées nouvelles dans l’acquisition du langage et face aux études récentes indiquant l’existence possible d’un système de communication/imitation fondé sur la reconnaissance gestuelle - travaux reliés notamment à la découverte des fameux neurones miroirs - nous émettons l’hypothèse que ce système de mémoire de travail incorpore un processus de contrôle de la parole, fournissant une plateforme adaptée à la comparaison et l’évaluation des unités de parole et, de là, au développement des capacités langagières.



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