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Prosodie de l’accent français en anglais et perception par des auditeurs anglophones

C. Horgues, Univ. Paris-Diderot Paris 7, 2010
lundi 6 juin 2011.
 

Résumé : I) Choix du sujet et objectifs de la thèse S’il ne fait pas de doute qu’il existe bel et bien un accent français en anglais, et que les caractéristiques segmentales de l’anglais parlé par les francophones sont relativement faciles à localiser, en revanche, on cerne moins bien quels sont les écueils de la prosodie[1] de l’anglais pour les francophones. L’objectif général de ma thèse est alors de répondre aux questions suivantes :

- Quel est le rôle de la prosodie dans la perception de l’accent français en anglais, en d’autres mots est-il légitime de parler de la prosodie de l’interlangue des francophones ?

- En quoi les productions prosodiques des francophones se distinguent-elles de celles des anglophones ? Il s’agit en outre de vérifier la perceptibilité des déviations observées.

- Quelle est l’origine des déviations observées dans l’interlangue : sont-elles la résultante d’une interférence avec le système prosodique de la L1 ou sont-elles dues à des facteurs non spécifiques à la L1 ?

Trois principales raisons justifient de s’intéresser à la prosodie de l’anglais L2 : 1) Le manque de recherche et de données en phonétique et en didactique des langues. Le rôle déterminant de la prosodie dans la discrimination entre différentes langues a été mis en évidence dans des études antérieures[2], pourtant très peu de recherches[3] se sont intéressées au rôle de la prosodie dans la distinction entre une langue parlée par des natifs et cette même langue parlée par des non-natifs (aucune ne concernait à ce stade les locuteurs francophones de l’anglais). Par ailleurs, l’interlangue prosodique des francophones en anglais L2 a fait l’objet de très peu de travaux[4] pour l’instant et ceux-ci n’ont pas réellement fait le lien avec la façon dont ces caractéristiques sont perçues par les anglophones. 2) La rareté des recherches sur le rôle et l’acquisition de la prosodie L2. Le rythme et l’intonation ne sont pas simplement une belle enveloppe musicale pour un message mais ils participent pleinement à la structuration et à l’expression du sens. Les travaux sur la contribution de la prosodie sur l’intelligibilité en L2 lui accordent un rôle prépondérant par rapport aux déviations segmentales qui peuvent être en général rétablies. 3) Le paradoxe de l’acquisition de la prosodie fait que c’est l’une des premières composantes à être acquise en L1 mais l’une des dernières en L2 (cf. Mehler et al. 1996)

II. Démarche, méthodologie de l’expérimentation et cadre d’analyse retenu 1) La première étape consiste en l’analyse contrastive théorique à partir des descriptions antérieures dressées pour le système prosodique des deux langues en cause (anglais/français). A l’issue de cette confrontation, j’ai posé une série d’hypothèses d’interférences potentielles dans l’interlangue prosodique des apprenants (au niveau du rythme et de l’intonation). 2) Dans un second temps, ces hypothèses ont fait l’objet d’une vérification expérimentale. J’y explore conjointement les deux versants constitutifs du phénomène d’accent français en anglais, à savoir : d’un côté, la nature de la production (tests de production et analyse acoustique des données) et, à l’autre bout de la chaîne, la façon dont la production est reçue par les auditeurs (les cinq tests de perception). En effet, il ressort que l’appréciation du phénomène d’accent français en anglais dépend avant tout du jugement subjectif émis par un auditeur -en général natif- qui évalue les variations perçues comme des déviations par rapport à sa langue maternelle. Aucun corpus existant répondant à mes objectifs n’était accessible au moment de l’élaboration de ma thèse, j’ai alors constitué deux corpus oraux d’apprenants francophones en anglais L2. Le premier corpus, CORPUS1, (12 francophones, 11 natifs, 2 locuteurs d’autres langues) a été un corpus de vérification des premières hypothèses sur les tendances rythmiques et intonatives générales. Le CORPUS2 (13 francophones, 10 natifs) vise à tester une hypothèse en particulier : celle des contextes prosodiquement contraignants. La détermination du profil des participants a suivi les critères suivants : les locuteurs francophones de l’anglais étaient étudiants anglicistes en 2ème année à l’université. Il est éclairant de se pencher sur le cas d’apprenants intermédiaires-avancés ayant reçu une formation de base en phonétique-phonologie mais pour qui la prosodie reste un obstacle de poids avant d’atteindre une compétence s’approchant de celle des natifs.

Il était par ailleurs indispensable d’avoir recours à des productions effectives d’un groupe contrôle d’anglophones natifs (diverses variétés d’anglais). Le critère qui a prévalu lors le recrutement des auditeurs anglophones était que ceux-ci devaient être anglophones natifs et naïfs[5]. Le cadre d’analyse des données devait permettre d’apporter un éclairage aux différences fines de réalisation prosodique d’une même langue par deux types de locuteurs et à la réalisation phonétique de l’interlangue, un système linguistique intermédiaire et transitoire. La théorie britannique de l’intonation (Halliday, O’Connor&Arnold, Cruttenden) m’a semblé le mieux répondre à ces critères pour sa valeur descriptive et la place qu’elle accorde à la structuration de l’unité prosodique, au rôle du nucléus, à l’allure globale des contours.

III) Principales conclusions de l’expérimentation a) Le résultat principal du test de perception TPer1 a apporté une confirmation au postulat à la base de cette recherche : il existe bien des caractéristiques prosodiques spécifiques des locuteurs francophones qui permettent de les identifier comme tels et de les différencier des locuteurs anglophones. Les auditeurs anglophones s’y sont prononcés sur un même énoncé déclaratif Lect4[6] lu par trois groupes de locuteurs (francophones, anglophones, et d’une langue autre) et présenté dans quatre conditions (stimuli filtré, resynthétisé, original ou monotonisé). Dans les conditions où l’influence des phonèmes était neutralisée (filtrage et resynthèse), les auditeurs ont tout de même été en mesure de distinguer les locuteurs francophones des locuteurs anglophones, et ce sur la seule base de leur prosodie (en particulier du rythme). b) L’analyse acoustique a ensuite permis de révéler les principales manifestations de cette spécificité rythmique de l’anglais des francophones : leurs productions se caractérisent par un débit plus lent, une moindre isochronie des pieds accentuels, une moindre compression temporelle des syllabes inaccentuées (en particulier de leur voyelle), et une moindre variabilité de la longueur des intervalles vocaliques. Semble principalement en cause la réalisation des voyelles inaccentuées. c) Des différences importantes se sont aussi manifestées concernant l’orientation des contours, notamment dans deux cas de figure : l’intonation des interrogatives et les mélodies complexes. Il n’y a pas de différences nettes entre les deux groupes de locuteurs pour les questions partielles (WH-questions) qui sont globalement descendantes. En revanche, les deux groupes se distinguent sur l’orientation choisie pour les questions totales ou ouvertes (Y/N questions). Contrairement aux généralisations parfois proposées dans les manuels pédagogiques, elles ne sont pas systématiquement associées à un contour montant en anglais, les anglophones ont produit un « panachage » des mélodies possibles (Rise, Fall, Fall Rise). En revanche, les francophones procèdent à des choix tout à fait homogènes : la montée mélodie représente pour eux le contour par défaut des questions totales. Par ailleurs, la mélodie complexe Fall Rise est une catégorie qui ne semble pas faire partie de l’inventaire des mélodies des apprenants. Dès la phase de répétition après modèle, la partie de remontée est tronquée et le mouvement est ainsi transformé en mélodie unidirectionnelle du type Low Fall, ce qui a un impact sur le sens exprimé. d) Le CORPUS2 a ensuite permis de mettre en évidence l’existence de contextes syntacticoinformationnels qui sont prosodiquement contraignants pour les apprenants francophones dans la mesure où ils mettent en péril le marquage du patron accentuel correct ainsi que sa perception par des auditeurs anglophones. La production lue de deux mêmes trisyllabes (computer, protection) a été suscitée dans sept contextes à tester chez les deux groupes de locuteurs. Dans le test de perception suivant TPer2, les auditeurs anglophones devaient ensuite indiquer la syllabe qu’ils percevaient comme saillante dans les mots tests extraits de leur contexte. Les jugements d’indétermination quant au placement de la proéminence lexicale perçue ont été deux fois plus importants pour les stimuli francophones. Les jugements de placements fautifs de proéminence perçue ont été deux fois et demie plus fréquents pour les stimuli francophones qu’anglophones. Même si les apprenants ont déjà pour beaucoup une représentation phonologique du patron accentuel et que leur réalisation phonétique du schéma accentuel en forme de citation ou en fin d’énoncé déclaratif est correcte, elle ne va pas de soi ou est rendue instable dans des contextes particuliers (contextes C1 et C3). e) Pour finir, différents constats dans l’analyse des productions ont permis de dresser un bilan sur la question de l’interférence prosodique du français sur l’interlangue des apprenants en anglais. Les principales caractéristiques prosodiques qui distinguent les francophones des locuteurs natifs se retrouvent déjà en français L1, avec par exemple la prédominance des frontières droites d’unités prosodiques, la collusion entre l’intonation aux frontières et l’accentuation au niveau lexical, le recours limité à la désaccentuation prosodique ou encore l’orientation des contours dans les questions totales et la continuation. Toutefois, il s’agit bien d’une influence L1 et non d’un transfert direct ou d’un simple calque. L’interférence de la L1 n’est pas la seule responsable des tendances observées dans l’interlangue , la situation d’apprentissage et la situation de communication y contribuent aussi.

1 J’emploie le terme de prosodie dans son acception large, regroupant l’accentuation mot (lexicale) et au niveau de l’énoncé, le rythme, les pauses et l’intonation.

2 Maidment (1976 et 1983), Ohala et Gilbert (1981), Ramus et Mehler (1999) et Dommergues et Dimou (2003)

3 Jilka (2000), Gutierrez-Diez (2001), Boula de Mareuïl et al. (2004), Kamiyama (2004) et Kaglik et Boula de Mareuïl (2009)

4 Herry (2001), Tortel (2009) et Ploquin (2009)

5 Non experts en phonétique, en enseignement des langues, en musique et n’ayant pas été soumis à une exposition prolongée à l’accent français en anglais

6 Lect4 : Henry looked at him rather unpleasantly.



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